lundi 26 novembre 2012

L'émigré




Ommi Yêma Ya Mima !*
Le bateau m’emporte,
Loin de tes yeux enflammés.
La mer me balance,
Loin de tes bras qui tremblent.
Ommi Yêma Ya Mima !
Ils m’ont fouillé,
Jusque dans mes plus petits souvenirs.
Ils me poursuivent,
Jusque dans mes lunes les plus émiettées.
Ommi Yêma Ya Mima !
Ils m’ont ligoté dans leurs citadelles de l’oubli.
Ommi Yêma Ya Mima !
Mes appels qu’ils matraquent,
Dans les asiles de leurs rues.
Mon âge sans repères,
Les cages de mes nuits sans étoiles.
Ommi Yêma Ya Mima !
Ton sourire bleu qui m’obsède,
Qui me précède dans mes cris.
Leurs djinns cravatés,
Leurs cravaches qui se fâchent,
Qui crachent leurs venins de lâches
Qui ne me lâchent, en aucun lieu,
Leurs djinns qui m’arrachent les cheveux
Ommiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !
Yêmaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !
Yaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !
Mimaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !
Dans mes nuits froides,
Dans mes soupirs sans logis,
Leur ciel, leur ciel est plein de pus !
Je pue, je sue, je suis à moitié nu,
Dans leurs rues qui me tuent !
Ommi Yêma Ya Mima !
Tes yeux humides,
Tes yeux qu’ils fouillent,
Dans ma valise qui grelotte,
Tes yeux qu’ils m’arrachent
De ta photo qui me tient au chaud.
Tu m’appelles,
De mon appel enchaîné
Ommi Yêma Ya Mima !
Le bateau m’emporte,
Comme une feuille endormie !
Ommi !
Leurs syllabes d’inquisiteurs !
Yêma !
Leurs poisons d’affameurs !
Leurs rires moqueurs !
Leurs tours, leurs détours !
Leurs danses de vautours !
Ya !
Mima !
Le retour vers tes cheveux,
Vers tes yeux qui m’attirent,
Comme un aimant, loin d’eux !
Mon râle comprimé !
Ommi Yêma Ya Mima !
Mon ombre qui se brise !
Mon ombre qui s’enlise !
Mon ombre qui se paralyse !
Mon nom que j’oublie,
Dans mon sang qui frémit !
Ma trace que je vomis !
Ommi Yêma Ya Mima !
Mon exil, dans leurs ports !
Leur vie, dans ma mort !
Ommi Yêma Ya Mima !
Le bateau me ramène,
Vers nos rêves assassinés !


* Synonymes, en arabe, de «Ma mère»



© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

2 commentaires:

  1. La figure de la mère est emblématique d'un affect à la dérive. Le terme désignant la mère est décliné sous quatre formes, dont trois référant au dialecte tunisien, alors que la deuxième occurrence "yemma" renvoie à l'idiome algérien. Ce "brassage" linguistique aux sonorités maghrébines amorce un portrait du nord africain pris au piège de l'émigration. Bien que ces termes revêtent un caractère hypocoristique dans l'usage courant, ils résonnent ici comme un cri de souffrance et de désarroi d'une créature torturée e't à la dérive. Le poème commence par un vers impair(c'est un heptamètre) qui a une vocation musicale d'après l'art poétique verlainie. L'euphonie due à la parenté sémantique et phonétique des quatre vocables accentue cette rythmique harmonieuse, mais il s'agit d'une musique-cri, d'une harmonie dysphorique énonçant sur un mode très expressif un mal être qui va croissant. Le cri est l'un des stylèmes caractérisant la parole poétique de Mokhtar.
    Il n'est pas indifférant de noter que la mère est énoncée sous forme de cri, elle est présente dans sa déclinaison vocative comme pour conjurer le mal et la souffrance. Et puis la mère est par essence un appel, la voix a un timbre particulier quand elle désigne la génitrice et la protectrice.Un appel est toujours un espoir, car même loin, celui qu'on appelle se rapproche par ces mots désirants, même lorsque celle qu'on appelle n'est plus, elle revit l'instant d'un cri pour nous prendre sous ses ailes affectueuses

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    1. @ Habib Meddah
      Merci de cette analyse si fine et approfondie. En effet, la mère est cette figure ontologiqe centrale qui nous habitera toujours, faisant fi de la mort.

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