jeudi 31 janvier 2013

Chagrin d'oued

Paul Murray





Ne pleure pas Joumine,*
Oued de mes dix ans !
Mon ombre se dessine,
En haillons lumineux, sur tes étoiles.

Ne pleure pas !
Cette poupée, fée de lyre,
Danse sur les lames de l’horizon,
Tranches de nuit
Que tu bois dans tes ivresses,
Oraison des séparations.

Ton supplice qui atteint mes lèvres
S’agrippe à mon cou et le serre,
Comme un chant solitaire
De vin bu à tes naissances.

Il me baigne, de lauriers, jusqu’à l’absence.
Danse, mais danse donc, mon oued !
Chasse, au loin, cette affreuse mine morose !
Reprends ton cours heureux !

Regarde, sur tes doigts roses,
S’est posée une colombe bleue !
Ecoute ses caresses !

Ce train, pour lequel clapote
Le mouchoir de ton onde,
Ne reviendra plus !

Ô ne pleure pas !
Mais ne pleure plus !
Chasse, donc, tes détresses !
Patience, car, un jour, tout cesse,
Dans ces roulis de la vie !
Rendors-toi, dans ton lit,
Mon oued et oublie !





*Oued qui traverse ma ville natale Mateur (à trente kilomètres de Bizerte).







© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"


mardi 29 janvier 2013

Noces en éclipse

"La vallée des mille soleils"
La vallée des mille soleils   François Schlesser





Il arrive que le soleil oublie ses promesses,
Dans ses grands jours de détresse.
On le renvoie se coucher, à coups de pieds au crépuscule.
Alors, il se fâche, baisse ses rayons et s’efface.
Il téléphone aux nuages, aux vagues et aux tempêtes
Pour se venger de tous les amoureux du monde
Dont il éclaire les peaux, les pas, les rires, les larmes et les baisers.
La lune, affolée, court à sa recherche, dans ses quartiers
Et laisse un grand trou dans la page du ciel.
A deux, ils se retrouvent dans une belle éclipse.
Pour fêter leurs noces.
Seules les étoiles complices
Les comprennent et bénissent.




© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

samedi 26 janvier 2013

Retours

August  Gillé




Sans verdict ni appel,
Perché au coin,
Le pigeon tremble.
Son duvet noyé de lumière
Reçoit le vent.
L’eau du mur suinte.
Il y a la mousse et ma barbe
Mais je n’ai pas entendu de roucoulement,
Comme si la lune s’effritait en grenade,
Sur la page refermée du ciel.

Des chameaux incendiés
Servaient de torches vives
Aux passeurs acérés.

Les volutes me prennent vers la nuance.
Tes cils supposent encore l’éclair.

A l’enfant qui agonise,
Dire l’étoile éclose
Où des sentes d’herbes fébriles
Tracent un itinéraire d’énigmes
Que les saxifrages gardent.

Les mouettes des désarrois,
Drossées par tant d’effluves,
Dessinent, lisses,
Comme des presqu’îles,
Les arabesques de l’absent.

Se grime alors, de feu,
Le phalène absorbé.

Qu’est-ce qu’aimer
Sinon naître à ceux qu’on aime ?

Les rues vacillent, du poids de leurs ombres.
Les larmes perlent, sur les réverbères
Ou n’est-ce que baves d’escargots ?

L’horizon, entre mes doigts, se faufile
Comme les exhalaisons d’une quenouille rebelle.








© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"



vendredi 25 janvier 2013

Paume-port

Youssef Zouhari





Pluie d’algues flamboyantes,
Cirque d’astres rebelles
Giclant, sur mes yeux étoilés,
Dans le verglas acide de l’attente.

Je t’aime,
Soif inerte,
Oasis d’absence,
Dans la trame des jours noyés.

Où renaître ?
Dans ce lit d’aube,
Se caresse la tulipe aveugle.
Les cigales recomposent
Le printemps des ailes.
Les mouettes enterrent mes voyages.

Je te réclame,
Ivresse de Mai.
La bougie avale les veines
De ma paume-port sans voiles.
Rejaillit, alors, le souffle, amer ouragan des retrouvailles.
La tulipe allumée rêve,
Réverbère mystique,
Dans mes rues gelées.
Je lève le crâne du crépuscule
Pour boire à la colère de mes mésanges sidérées.



© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

jeudi 24 janvier 2013

Concert

Le Mokhtar de 16 ans



                                                                                             



                                                                                                                                               Dans un élan synesthésique



Ecoute, donc, caqueter la fourmi !
Ecoute, hep ! écoute s’écouter le vent !
Ecoute le temps qui s’écoule,
En ferments de litanies !
Hep ! écoute le couteau qui se coupe le doigt !
Hep ! hep ! hi ! écoute la chanson se chanter, chuchoter, chahuter !
Hep ! hep ! hep ! hi ! écoute la flûte siffloter, flotter et reflotter !
Hep ! hep ! hep ! écoute, donc, les murs soupirer !
Hep ! hep ! hi ! écoute, écoute les rames se ramer !
Hep ! hi ! hep ! hi ! écoute le phare vert et le phare rouge se danser !
Hi ! hep ! hi ! hep ! écoute la musique s’enflammer !
Ha! ha! de mes dix ans, écoute la montagne se grimper !
Ha! ha! hi! de mes seize, écoute la cigarette se fumer
Et le vin s’enivrer !
Ha! ha! hi! hep! de mes cinquante,
Ecoute la mort s’enterrer !






© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

mercredi 23 janvier 2013

La roseraie de mer


Zoya Frolova





La roseraie, tout près de la mer,
Intrigue le regard
De ses ondes parfumées.

Ses épines salées,
Qui projettent tes larmes
Sur les joues éclatées d’un ciel dévoilé,
Arrosent, de tant de dards ailés,
L’attente assoiffée de mon coeur piégé
Qui erre d’étoile en étoile.

Fleurs, ô beauté abreuvée de soleil !
Papillonnent valses
Cheminant dans les pétales dégrafés
De ma mort,
De mon port
Qui voyagent
Sur les escaliers violets
De ma jeunesse calcinée.

Je vous retrouve,
A l’heure du deuil,
Quand je me recueille
Dans vos syllabes fanées.

Mer de mai,
De printemps allumée !
Navigue, sur ta joie,
Une volaille parfumée.

Tout près de mes doigts,
Comme cette lettre déchirée,
S’étire, dans son recommencement,
Un horizon que le lierre de mon verre
Tapisse de veines tiges allumées
Au sang de ma mélancolie criée,
Dans la roseraie de mer,
D’un midi incendiaire
Aux senteurs fêlées.




© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

mardi 22 janvier 2013

Mon coeur-fanal


Paul Regnier






Si tu tiens une luciole
Dans le creux de la paume,
Ne te moque pas des yeux éteints
Qui se lovent dans le souffle de la nuit.

La rose que je devine
Dans les pétales de tes ongles
A encore son essence
Apogée parfumé d’un pleur à deux.

Les ruelles rusent
Et étourdissent l'oeil du rêveur aux aguets.
Tout se tait, à l’arrivée de la première étoile
Sur les rides de l’eau.

Les barques, à leurs vertèbres,
Suspendent, bien haut,
Des bouquets de frêle lumière
Qui encensent la léthargie des voiles.

Mon coeur-fanal rame,
Vers des isthmes inconnus
Que des pêcheurs édentés,
La mort dans l’âme, à peine revenus,
Encore tout remués, ne cessent de raconter.





© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

Mémorial

Robert Krogle




La lune étale ses corolles,
Jusqu’au bout de mes rêves,
Jusqu’au bout de mes chants.
Les souvenirs sont-ils perches ou restes ?
Le vent, au si long cours,
Guette la cendre et sa disparité.
Le glas est si lumineux
Que les pétales de ton nombril
Se disloquent aux franges de l’eau
Avec ces grains laissés à l’abandon,
Quand brûlaient, au ciné, tant de rizières.
Mais, pour toi,
Le ciel ployait en centaures
Vers une phrase cerceau
Que des enfants pâles et las,
Brisés d’étoiles,
Amenaient au faîte de bègues lits.
La clarté d’une paume
Fait toujours renaître cette amertume
Qu’un voyant ne peut jamais voir.
Tel une luciole nomade,
Le cri vomit sa danse, ses déroutes.
Alors, quel jardin pour fleurir le papillon ?
Parfois, une feuille d’automne ou un cadavre
Crissent croissent, au fusain de pas pressés.






© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"



samedi 19 janvier 2013

Attente vespérale

Kathy Jones





Quand ton absence
Dessèche le ciel de sa lumière,
Le soleil, pour son bain de noces,
Chasse, des noeuds noirs de ses fléaux,
Les troupeaux attardés sur des pentes arides.
La fourmi rouge, attelée au char d’une miette,
Enfouit ses victoires
Là où, toujours,
S’empêtre la taupe et frémit le coquelicot.
Dans la fureur des sillons fumants,
Le hanneton et le ver se dispersent,
En d’inaudibles rubis flamboyants
Crachés par un vieux funambule
Rêvant de trapèzes, de balançoires, de sauts
Parfumés d’étoiles et de vides tourbillonnants.
La fleur, dans sa splendeur,
S’offre aux dards voraces d’un essaim agité.
Elle parfume, un dernier soir,
La mémoire de tant de parcours sages,
Avant la lame précise et sans grâce
Du couteau,
De la hache
Qui attendent,
A l’abattoir,
Le docile troupeau.





© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"


mardi 15 janvier 2013

Contes marins

Le Vieux-Port de Bizerte






                                                  Le velours de la mer m’enroule jusqu’à la fleur du sémaphore




Tu offres le lait de tes roses
Au pendule de la lune.
La mouette, dans son bal,
Invite des bateliers attardés
Que la mémoire des ports n’enchante plus.
Ils rament vers d’autres souvenirs
Sans écailles,
Sans échos,
Epelant un monde toujours nouveau
Et la chair bleue de l’océan
Aux rides de baves
Egrène,
Sous les vents,
Des chapelets de feu,
Le tintamarre des couleurs
Invite à d’étranges cènes
Où les commensaux racontent des fables
Au sang encore chaud.
Et les curieux,
Tels d’habiles phasmes,
Ecoutent, en soupirant,
Ces chants si mélodieux
Qui parlent d’azurs défrichés
Dans des nuits sans boussoles.






© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"


samedi 12 janvier 2013

L'emmurée



Martin Eichinger



Derrière ce mur tout blanc,
Je devine la nuit de tes lèvres,
Le voyage de ton désir ligoté
Dans ta langue enflammée
Qui éclate dans le fracas
De ton appel que tu ravales,
Au creux des cris de tes supplices !
Murs ! Murs ! Murs ! Murs !
Naissance de soleils arrêtée !
Derrière ce mur tout blanc,
Dans ta nuit ambulante,
Tu deviens, impuissante,
Paquets de marbres,
Silences, peurs et soumissions !
Derrière ce mur, bien loin des arbres,
D’autres murs, sous terre,
T’enserrent, t’enterrent
Dans les spirales, tout en vaines prières,
De tes silences de momie !
Bouquets de braises endormies
Que seul le souffle de l’amour, ma belle,
Pourra rallumer en une infinité d’ailes !


© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"


mardi 8 janvier 2013

Je t'attends, mon ami

Le poète Tahar Bekri

Oasis de Gabès


                                                                                  
                                                                                         à mon cher ami, le poète Tahar Bekri,




Je t’attends, mon ami.
Qu’on se partage, ce soir, la lune,
Nos dattes ivres
De soleil et de vie.

Le thé nous rappellera
Aux contes écumants d’hier,
Aux mains chaudes et  parfumées 
De henné de nos mères
Qui  borderont encore
La fièvre de nos rêves.
De leurs prières,
De leurs talismans,
Elles chasseront nos soucis
D’éternels enfants
Car elles savent,  ainsi que nos pères,
Qu’il faudra encore se méfier des chacals
Qu’ils ont pourtant sauvés des fusils fatals.
Ces chacals qu’ils ont patiemment  nourris
Et réchauffés des dernières bûches qui ont lui,
Dans nos pauvres mais toujours fiers logis.

Je t’attends, mon ami.
Nous replanterons ensemble
Les ailes de nos rêves
Que l’ogre déchiquetait sans trêve.

Nous protégerons l’arbre nu qui  tremble,
Cet  arbre que nous avons planté ensemble,
Contre les voleurs de nos sèves
Et de nos fruits qui se lèvent.

Ils veulent, vils, de leurs hideuses nuits
Aveugler   notre soleil, nos chaudes mélodies
Et éteindre le rire argenté de nos pluies !

Pour  tout cela,
Ne l’oublie pas,
Je t’attends, mon ami !




© Mokhtar El Amraoui  in " Nouveaux poèmes" 








dimanche 6 janvier 2013

Il le faut!

Art de la conversation    Magritte





Je ressusciterai
Du fond des colonnes romaines
Où l’on m’a enterré.
Je ressusciterai,
Accroché
A l’élan explosif
De millions d’épis.
Avec l’argile de ma tombe,
Avec le plomb fondu
Dans les yeux de mon pigeon sans ailes,
Je féconderai des champs pluriels.
Avec la foudre pour chandelle,
Je traquerai les escrocs,
Leurs géométries visqueuses,
Leurs baves et leurs rots.
J’empesterai,
Avec la faim puante de mes chiens bardes,
Leurs ronflements cyniques.
Je confisquerai
Leur tranquillité
Enveloppée dans le satin et la soie.
J’étoufferai, dans l’insolence
De mes tambours glas,
Le strip-tease de leurs pendules
Aux ressorts d’or bien mal huilés.





© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"




samedi 5 janvier 2013

Miroirs

Miroir   André Masson


                                                                                                                           A ces songes de la mer dont les vagues colportent la rumeur




Ô miroirs !
Engloutissez, donc, ma mémoire,
Dans vos veines de tain et de lumière.
Là-bas,
Dans le jardin des échos,
Arrosé des plaintes des vagues,
Je dévalerai la plaine de l’oubli
Où j’ai laissé fleurir un coquelicot,
Pour ma muse
Qu’un peintre agonisant a étranglée.
D’elle, me parvient
Le parfum ensanglanté
De toiles inachevées.
C’est dans le lait de ses rêves
Qu’ont fleuri le cube et la sphère.
Ô interstices du monde !
Laissez-moi, donc, percer
Ses inaudibles secrets !





© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"

jeudi 3 janvier 2013

Paysages de mépris

La moisson  Kazimir Malevitch



Tu supportes les coups qui t’accablent
Et les symphonies folles des loups.
Aussi nu que le fer,
Tu dévores la rouille.
Fragile comme le ver,
Sous un éclair,
Tu marches, chantes et danses
Sur la terre qui tourne
Et que tu retournes
Dans sa rondeur pleine d’eau,
De sève, de pétrole,
De fer, d’or,
De cuivre et d’acier.
Purs minerais,
Immenses trésors
Enfouis dans sa chaleur.
Terre accroupie
Aux tresses d’asphalte,
Ô rondeur charitable !
Ô terre aveugle !
Tu sens, tu caresses,
Tu te réveilles et te couches,
En serrant les mains misérables
Des misères de ceux qui te travaillent.
Ô rondeur charitable !
Ô terre aveugle !
Ne les reconnais-tu pas, ces mains ?
Pour toi, tous les doigts se ressemblent.
Mais il y a les mains des voleurs
Qui volent tout
Et ne laissent rien
A ceux qui te connaissent,
Chantent, dansent et suent
Sur tes flots flancs d’amour terrestre et chaud.
Ô rondeur charitable !
Ô terre aveugle !
A ceux qui te donnent rendez-vous,
Chaque jour, chaque nuit,
Chaque siècle et toujours.
A ceux qui, pour toi, ont le dos courbé,
Tes fruits doux sont défendus.



© Mokhtar El Amraoui in "Arpèges sur les ailes de mes ans"